« Cours particulier ».
«Voyez-vous, Monsieur Blind, votre fille possède déjà une grande maturité, c’est la raison pour laquelle un redoublement me semblerait inefficace et peut-être même néfaste, de par cette maturité
même … ».
L’homme la regardait fixement, attentif à bien comprendre le sens des phrases émises par cette jolie brune.
Les yeux clairs, les traits fins et un regard franc, direct, qui ne se détournait pas du sien, contrairement à ceux de la plupart des autres femmes, il aimait çà.
Elle sourit, dévoilant une rangée de dents régulières, légèrement jaunies. Le café ? Le tabac peut-être ? Non ! Cette idée le révoltait, lui était insupportable. Sa femme fumait du matin au soir, cigarette sur cigarette, se fichant comme
d’une guigne du mal-être qu’elle créait ainsi autour d’elle. Cette femme-ci, celle qu’il avait en face de lui, ne dégageait pas l’odeur âcre et tenace du tabac froid qui imprègne si fort les
vêtements, les cheveux, jusqu’à la peau même. Elle, elle sentait le propre, le savon au lait, avec un très léger parfum de lilas, presque
imperceptible. En la respirant, il lui vint en mémoire des images qu’il avait vues à la télé quelques jours auparavant : la lande irlandaise s’étalait avec ses espaces verts où paissaient
paisiblement des moutons à têtes noirâtres, indifférents aux rafales de vent, la mer en contrebas paraissait d’un bleu opaque et une jeune femme rousse souriait à la caméra en vantant, en
gaélique, les mérites de son pays natal. « Elle faudra qu’elle se teigne en rousse », pensa-t-il en observant le professeur qui lui faisait
face.
« Papa ! Réponds… », implora Valérie, en pressant son genou contre celui de son père tout en
le foudroyant du regard.
Celui-ci sursauta légèrement, comme au sortir d’un rêve, et balbutia en direction du
professeur :
« Excusez-moi…Vous disiez ?
- Mademoiselle Rhapée te demandait ce que tu en pensais, répéta la jeune fille, familière de ces absences
auxquelles elle ne s’habituait pourtant pas.
- Et bien, je suis …heu…tout à fait d’accord, bien entendu ! , prononça-t-il d’un air convaincu, alors
qu’il n’avait aucune idée de ce dont il s’agissait.
Pour rien au monde, il n’aurait voulu paraître ridicule devant cette femme qui parlait si bien et qui était
si jolie. Cette dernière le fixa un instant et il sembla à Monsieur Blind que ses yeux avaient un éclat particulier. Son rythme cardiaque s’accéléra, il se sentit rougir comme un collégien
assailli de pensées coupables.
« Et bien, puisque vous êtes d’accord, je commencerai donc les cours mercredi à 15h30, à raison d’une
heure hebdomadaire. Je vous remercie d’être venus».
Elle avait dit cela en souriant toujours et en lui tendant une main qu’il trouva agréablement fraîche. Il
fallut que sa fille le tire par la manche pour qu’il lâche enfin sa prise. Il sourit à son tour, maladroitement, en veillant à ne pas trop découvrir ses dents gâtées par les sucreries dont il
raffolait, puis il se dirigea vers la sortie, escorté par Valérie qui lui jetait de temps à autre des regards à la fois furibonds et inquiets.
Il
se postait dans l’embrasure de la fenêtre une bonne demi-heure avant qu’elle ne traverse la cour pavée de l’immeuble vieillot qu’il habitait depuis deux ans, depuis la mort de sa femme, tombée du
9ème étage alors qu’elle nettoyait les carreaux du living.
Derrière le rideau de velours grenat, de côté pour qu’on ne le voit pas, il attendait patiemment, immobile,
silencieux, comme un chat guettant sa proie.
A 15h20, il sentait un délicieux picotement lui parcourir l’échine, son cœur palpitait de plus en plus
violemment et chaque battement semblait dire frénétiquement : « La voilà… elle approche…la voilà… elle approche… ». Ses lèvres, semblables à des babines, se retroussaient en un
sourire carnassier. Et effectivement, elle arrivait, toujours ponctuelle, sa jupe ample virevoltant gracieusement autour d’elle à chaque balancement de hanche. Les talons de ses bottes de cuir
noir qui martelaient le sol avec régularité semblaient chanter pour lui seul : « J’arrive ! J’arrive ! ».
Depuis quatre mois qu’elle venait ainsi, toujours elle levait sa tête brune et frisottée vers la fenêtre du
troisième étage, tout en poursuivant sa marche. Et toujours, il se rencognait un peu plus, attentif à ne surtout pas être aperçu et désirant confusément l’être en même temps.
Les minutes qui suivaient, il l’imaginait, tournant le bouton de la porte, puis grimpant lestement les
escaliers carrelés de noir et de gris pour s’arrêter, un peu essoufflée, devant la porte rouge du n° 56. Derrière celle-ci, à travers le judas, observant amoureusement son visage déformé par
l’œilleton, il attendait qu’elle presse le bouton de la sonnerie de son doigt fin et manucuré.
Alors, il attendait quelques secondes pour qu’elle n’imagine pas qu’il l’épiait de l’autre côté de la
cloison, puis, il ouvrait la porte, ravi, lui offrant ce qu’il croyait être le plus séduisant de ses sourires, les yeux brillants comme ceux des enfants découvrant le cadeau, pourtant attendu, au
pied du sapin de Noël.
Elle entrait ; Valérie arrivait, traînant les pieds, au début par principe, puis réellement hostile au
fil des semaines envers cette prof qu’elle subissait déjà quatre heures par semaine et qu’elle devait en plus supporter chez elle le mercredi pour
refaire des exercices qui ne l’intéressaient pas.
En fait, elle éprouvait une sourde jalousie de la transformation qu’opérait cette venue hebdomadaire sur
son père. Elle avait remarqué son petit manège depuis le début et elle était effrayée de la métamorphose qui se mettait en place au fur et à mesure que l’heure fatidique approchait. Les yeux
paternels brillaient étrangement, se fixaient longuement sur les carreaux de la fenêtre, se posaient parfois sur Valérie, sans la voir, et revenaient à leur point fixe. Il ne répondait plus à ses
questions et s’enfermait dans une bulle impossible à crever. Elle sentait alors des frissons la parcourir de la tête aux pieds comme lorsqu’elle croisait le regard fixe et impénétrable d’un fauve
au zoo de Vincennes. Elle ne pouvait s’empêcher de penser à Grégoire Samsa, rencontré en classe quelques semaines plus tôt.
Cependant, on s’installait dans le séjour pour travailler tandis que son père préparait amoureusement du
café fort et des biscuits pour après, en sifflotant dans la cuisine.
Mademoiselle Rhapée inspira profondément avant de sortir de sa voiture. Ces cours de soutien lui étaient
devenus un véritable supplice.
Dès qu’elle arrivait dans la cour, elle se sentait épiée. Elle le savait là, caché derrière l’affreux
rideau couleur sang-de-bœuf du troisième. Elle n’avait aucun mal à imaginer la brillance singulière de ses yeux bleus délavés parce ce que c’était ainsi qu’il l’avait dévisagée lors de leur
première rencontre, quatre mois plus tôt. Elle l’avait pris pour un doux rêveur et s’était sentie flatté de son intérêt. Même sa poignée de main moite
et insistante ne l’avait pas rebutée... Quelle imbécile ! Depuis, elle s’était laissée enfermée dans le rôle de gentille prof dévouée et elle n’arrivait pas à dire qu’elle n’en pouvait plus
de ses regards troubles et de sa gamine odieuse. Elle était tellement angoissée qu’il lui fallait quelques instants sur le palier du troisième pour reprendre contenance et endosser le bon masque.
Si elle s’était doutée alors qu’il l’observait avidement derrière le judas, elle se serait enfuie à toutes jambes — et elle aurait été épargnée.
Parfois, quand Valérie tentait laborieusement de rédiger quelques lignes, le front plissé et la moue
boudeuse, elle s’imaginait en train de s’évaporer rapidement comme la buée sur les verres des lunettes. Cela la soulageait et l’aidait à tenir encore un peu.
Après une heure fastidieuse —difficile de faire travailler une ado qui a décidé de ne rien faire, quoi
qu’en disent les boîtes à cours ! — il fallait sacrifier au rituel du café trop fort et des biscuits bon marché qui se prétendaient secs, mais étaient surtout desséchés. Il fallait faire
bonne figure, converser sur tout et rien et surtout sur rien, car la conversation de l’homme était, à l’instar de celle du pauvre Charles Bovary, « aussi plate qu’un trottoir de rue ». Elle ne disait presque rien ; elle se contentait de l’écouter, opinant du chef par moment, par réflexe plus qu’autre chose. Au début, elle avait bien essayé de participer à la conversation,
mais elle s’était vite rendue compte qu’il ne l’écoutait pas. Elle avait renoncé, résignée, attendant qu’il finisse sa logorrhée pour pouvoir s’enfui et retrouver une vie normale.
Et toujours, elle sentait comme une menace diffuse, sournoise, mais néanmoins réelle autour d’elle, sans
qu’elle puisse préciser ce qui la mettait si mal à l’aise.
Valérie restait avec eux, boudeuse, grignotant ses biscuits lentement tout en couvant son père du regard.
Elle n’aurait su dire pourquoi elle restait là alors qu’elle détestait son professeur et que la manière dont son père se comportait la révoltait ; elle pressentait simplement qu’elle ne
devait pas les laisser seuls.
Enfin, la dernière goutte de l’exécrable breuvage absorbée, elle prenait enfin congé et ressortait de
l’appartement étriqué, les jambes en coton, épuisée comme après un marathon. Ses trente euros en poche lui semblaient une consolation dérisoire et disproportionnée par rapport à ce qu’elle venait
de subir. Jusqu’à ce qu’elle ait dépassé le coin de la rue, elle avait l’impression que les yeux bleus globuleux la poursuivaient et plus d’une fois, elle avait été nager longuement pour se
défaire de ce regard pénétrant et insupportable qui semblait lui coller littéralement à la peau. Au sortir de la piscine, détendue, elle se gourmandait, se traitant d’idiote, et elle se
promettait de mieux se contrôler la fois d’après. Mais c’était toujours la même angoisse, arrivée sur le palier, devant l’affreuse porte écarlate.
Cette fois-ci serait différente. Elle avait finalement décidé de mettre fin à son calvaire et avait même
trouvé un prétexte plausible : les progrès de Valérie en français, progrès quelque peu aidés, il est vrai, par une notation plus souple. Elle l’annoncerait à la fin du traditionnel
café ; elle savait déjà ce qu’elle dirait et sur quel ton. Elle sortit de sa voiture et se dirigea vers l’immeuble de monsieur Blind, soulagée à l’idée que cette heure soit la
dernière.
Elle ne se doutait pas à quel point elle allait avoir raison.
Lorsqu’elle pénétra dans l’appartement, elle sentit confusément que quelque chose allait de travers. Après
quelques secondes, elle comprit ce qui clochait : elle n’entendait pas la musique reggae que Valérie écoutait invariablement et fortement avant chaque cours, ni cette curieuse odeur de
plantes. « C’est pour me donner du courage… », lui avait avoué un jour la jeune fille, avec un sourire provocant.
Une angoisse folle l’étreignit. Elle se tourna vers son hôte et fut stupéfaite : pour la première fois
depuis quatre mois, il souriait de toutes ses dents grisâtres.
Il était vêtu d’un costume trop grand, au tissu verdâtre bon marché et aux épaules rembourrées, ainsi que
d’une large cravate lie-de-vin qui jurait avec la couleur de l’habit. L’une des deux épaulettes penchait tristement du côté gauche.
Il donna un tour de clef tout en continuant de sourire.
Mademoiselle Rhapée se sentit affreusement prise au piège. Elle affermit cependant sa voix pour
demander :
« Valérie n’est pas ici ?
- Non, elle est partie chez une copine à Paris.
- Oh, mais il fallait me prévenir, je me suis déplacée pour rien…
- Mais pas du tout, pas du tout ! , objecta Monsieur Blind, radieux. Nous allons enfin pouvoir faire
connaissance…Voilà quatre mois et deux semaines exactement que vous vous enfuyez sitôt le café terminé...ce n’est pas bien, mademoiselle Rhapée... ». Il avait prononcé ces dernières paroles
en la menaçant gentiment de l’index. La jeune femme sentit une sueur glacée lui couler le long de l’échine, elle eut l’impression que ses cheveux se dressaient sur sa tête, comme les serpents de
la Gorgone Méduse. Incapable de réagir, elle se laissa conduire par la main à sa place sans oser protester. Elle marchait comme une automate,
complètement tétanisée, pâle comme une jeune morte.
Il ne la quittait pas des yeux, envahi d’une joie irrépressible qui le faisait sourire sans
discontinuer. Et ce sourire carnassier, horrible et grotesque, la rendait muette, lui faisait perdre tous ses moyens. Il jeta un œil torve sur la boîte cartonnée posée sur la table. Tout à
l’heure, il la lui offrirait et elle deviendrait alors parfaite…
En attendant, il l’avait enfin pour lui tout seul ! Depuis des mois, il attendait ce moment et
maintenant, elle était là, à lui, rien que pour lui ! Valérie avait été surprise d’obtenir son accord sans discussion. « Va, va chez Anissa, ma chérie ! Voilà des mois que tu travailles
avec acharnement, tu mérites de te reposer un peu. Je m’arrangerai avec ta prof... ». Elle était partie le matin à 10.03 par le RER. Il l’avait même accompagnée pour être sûr qu’elle partait
bien. Elle ne reviendrait pas avant 20.12. Il lui restait exactement quatre heures et vingt minutes pour conquérir sa bien-aimée…
Peu à peu, le sourire radieux avait laissé place au mince filet rosâtre des lèvres pincées. Une colère
sourde avait succédé à la joie en l’écoutant parler.
D’abord, elle avait évoqué les progrès de Valérie, modestes, certes, mais néanmoins significatifs. Puis,
elle avait annoncé tout de go qu’elle ne viendrait plus à compter de la semaine suivante.
M. Blind s’était senti submergé par le désarroi, avant qu’un profond sentiment d’injustice ne l’envahisse
des pieds à la tête, le faisant légèrement trembler.
Lorsqu’elle se tut, un silence terriblement inquiétant s’installa. Le regard énamouré de M. Blind s’était
obscurci dangereusement. Melle Rhapée se leva péniblement, elle avait l’impression que son corps pesait des tonnes et qu’un mouvement brusque pouvait déclencher la colère encore rentrée du fauve
qu’elle avait en face d’elle. Elle se dirigea vers la porte sans oser se retourner. Lui, impassible, comme figé, ne bougeait pas de sa chaise. Elle avait presque atteint la porte lorsque, prise
de compassion, elle voulut parler une dernière fois. Elle esquissa un sourire qu’elle espérait plein de compassion.
« Et bien, au revoir, donc, monsieur Blind... ». Ce fut comme une décharge électrique pour
l’amoureux déçu. Les paroles prononcées lui apparurent alors dans toute leur désespérante et cruelle clarté. Il ne la verrait plus. Jamais. Elle le méprisait sans aucun doute. Le ton qu’elle
venait d’employer était celui de la pitié, sans aucun doute ! Comme l’Autre quand elle lui adressait la parole ! Il s’était donc trompé ? ...Non, ELLE l’avait trompé. Ses regards
l’avaient trompé, pour se moquer assurément. Comme l’Autre, elle était comme l’Autre ! Mais c’était trop affreux, c’était trop injuste !
Elle se retourna quelques secondes pour tourner fébrilement la clef dans la serrure. Ce fut suffisant pour
qu’il bondisse sur elle, yeux exorbités, mains ouvertes et tendues, cherchant à saisir son cou délicat.
Elle n’eut pas le temps de réaliser qu’elle allait probablement mourir. Les doigts gros et forts se
refermèrent sur son cou, l’asphyxiant en quelques secondes. M. Blind lâcha sa proie quand il sentit le poids du corps inerte qui cherchait à glisser au sol. Il eut le réflexe de retirer la clef
et de la pendre au clou derrière la porte : maintenant, son amour ne partirait plus.
Il avait la tête vide et pourtant il avait parfaitement conscience de son acte qui lui apparaissait
légitime et justifié. Ne lui avait-elle pas fait des avances éhontées lors de l’entrevue au collège quelques mois plus tôt en lui jetant des œillades torrides ? Ne lui souriait-elle pas d’un
air engageant chaque fois qu’elle venait à l’appartement ? Et puis, c’est elle qui avait proposé les cours pour se rapprocher de lui ! Elle n’avait pas à se défiler ainsi, lâchement,
après lui avoir tant promis…Elle s’était moquée de lui, comme l’Autre. Alors, comme pour l’Autre, il avait été obligé de réagir. Bien sûr, il ne la pousserait pas par la fenêtre comme il l’avait
fait auparavant. Ce serait trop suspect, déjà que la dernière fois, il l’avait échappé belle… Non, il fallait quelque chose de plus doux, elle était si frêle, si belle encore, même dans le repos
éternel…Il se dirigea vers la table, saisit la boîte qu’il ouvrit comme un automate et en sortit une opulente perruque rousse. Voilà, elle sera parfaite
maintenant, songea-t-il en se retournant pour jeter un regard amoureux à la jeune femme. Brusquement, sans qu’il sache pourquoi, le souvenir de son ex-femme lui revint en mémoire.
L’Autre était blonde, laide et grasse, elle puait le tabac froid et était vulgaire. Les voisins
l’appelaient « la poissonnière » tant elle parlait fort, avec une gouaille de Parisienne qui avait poussé dans la rue comme une herbe folle.
Comment avait-il pu l’épouser ? A l’époque, elle n’était pas trop mal. Elle lui avait fait du rentre-dedans, il s’était senti flatté de son intérêt, lui qui n’intéressait personne. Il avait
cédé très vite un soir de beuverie. Il pensait que ça s’arrêterait là, mais elle était tombée enceinte et il avait bien fallu régulariser pour le « qu’en-dira-t-on » : ses parents
tenaient un commerce dans le quartier, ils ne pouvaient avoir un fils irresponsable.
Après la naissance de leur fille, elle passait ses journées affalée sur le canapé défoncé, à lire des
magazines people, à fumer et à grignoter… pas étonnant qu’il ait dû pousser fort pour la faire basculer ! Certes, c’était une fin brutale et il avait longuement hésité, mais elle s’était
quand même refusée à lui pendant treize ans—de la naissance de Valérie à sa mort brutale à la veille de Noël alors qu’elle s’envoyait en l’air avec le gardien de l’immeuble dès qu’il partait
travailler… ça méritait bien une fin particulière ! Bien sûr, Valérie avait été affectée par la mort de sa mère, il était même sûr qu’elle
l’avait soupçonné, même si elle ne lui avait jamais rien dit. Cependant, ses regards insistants parlaient pour elle et il savait qu’elle avait compris. Heureusement, elle avait gardé ses soupçons
pour elle et l’affaire avait été classée…
Il était encore à contempler le corps lorsqu’il entendit tourner la clef dans la serrure. Valérie !
Non ! Il n’eut pas le temps de bouger que sa fille pénétrait dans le couloir, butant contre le corps inerte de son professeur de français.
Un cri étouffé. Des yeux agrandis démesurément par l’effroi. Des yeux qui le fixaient, incrédules et
certains à la fois de ce qu’ils avaient vu— et compris.
Alors, M. Blind sut qu’il ne restait qu’une chose à faire. Cela lui coûtait car il aimait bien sa fille.
Mais il n’avait pas le choix.
Quand elle ouvrit les yeux, elle ne vit tout d’abord que le plafond gris clair. Puis, un visage d’homme,
penché sur elle, qui la regardait. Elle perçut ensuite des bruits confus : voix douce et ininterrompue, sirène hurlante, moteur poussé à bloc. Ses sens semblaient peu à peu se remettre en
marche, les uns après les autres. Enfin, elle comprit les paroles de l’homme. Elle était dans un VSAB. On l’emmenait à l’hôpital. Elle avait reçu un choc important. Elle avait de la chance de
s’en être sortie vivante.
Ils n’avaient rien pu faire pour les deux autres.
Elle referma les yeux, essayant de ne plus penser, de retourner dans cette inconscience protectrice qui
l’avait pendant quelques heures apaisée.
Ce n’est que le lendemain matin qu’elle apprit ce qui s’était passé. Un lieutenant de police, très
gentil, était venu la voir pour comprendre ce qui s’était passé. Très lentement, elle lui avait expliqué ce dont elle se souvenait : la
rencontre, les cours, le rituel, le piège et les doigts moites sur son cou.
Puis, le lieutenant s’était mis à parler à son tour sans la quitter des yeux.
M.Blind était connu de leurs services depuis plusieurs mois pour diverses agressions de prostituées ;
il leur demandait toujours de mettre une perruque rousse avant de leur faire des déclarations d’amour enflammées. Toutes celles qui avaient ri ou simplement souri avaient été violemment frappées.
Mais aucune n’avait voulu porter plainte.
Il était également soupçonné d’avoir précipité sa femme du 9ème étage, mais on n’avait jamais rien pu prouver.
D’après ce qu’on avait pu reconstituer des faits de l’avant-veille, M.Blind avait projeté de déclarer son amour et s’estimant trahi, il avait eu à nouveau l’envie de tuer. Sans doute n’avait-il pas serré suffisamment longtemps
pour provoquer la mort, mais il ne s’en était pas rendu compte et lorsque sa fille était rentrée plus tôt que prévu, à l’improviste, il avait tenté de la défenestrer pour qu’elle ne témoigne pas
contre lui.
Des résidants qui arrivaient dans la cour à ce moment-là, affirmaient qu’ils avaient vu un couple se
débattre devant la fenêtre et que, finalement, ils avaient basculé tous les deux et s’étaient écrasés avec un bruit mat sur le pavé sale et humide.
Melle Rhapée ne donna plus jamais de cours particuliers.